
Central Station
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l’avis des lecteurs
Et une chouette lecture, une ! Reçu en service presse par les éditions Mnemos, que je remercie infiniment au passage, Central Station est une œuvre de Lavie Tidhar, un auteur que je n’avais encore jamais lu. J’avais partagé il y a quelque temps les premières lignes de ce texte singulier, déjà conquise par le ton et l’ambiance. Si cette lecture n’a pas été le coup de foudre attendu, j’ai néanmoins passé un très très bon moment en compagnie de ce livre.
Une structure singulière
Fix up ou roman ?
Les 13 chapitres (nouvelles ?) qui composent cette œuvre se répondent, dialoguent. Chaque chapitre est consacré à un ou deux personnages, mais on retrouve, d’un chapitre à l’autre, certains personnages qui reviennent. L’on découvre alors quels liens rattachent tous les figurants de cette œuvre. Autre lien qui soude les différents chapitres entre eux : les débuts de chapitres qui sont un peu la poursuite de la fin des précédents. En somme, on a des textes qui peuvent paraître indépendants, mais qui seuls, fonctionnent assez mal; ils n’ont d’intérêt qu’ensemble, formant une chaîne solidaire qui prend tout son sens au fur et à mesure que l’on avance dans le texte.
Central Station : lieu central, et lieu de passages
Central Station nous présente alors un va et vient de personnages. Ceux-ci se perdent, se retrouvent, passent un temps ensemble, se quittent. On ne sait pas trop quand on se situe. Le temps est relatif, dans ce roman. Parce que ce qui se donne à lire ici, ce sont des tranches de vie qui s’entremêlent. Lavie Tidhar dessine un quotidien pris sur le vif, dans l’intimité des personnages, dont on découvre le passé par la même occasion. Tout cela se dessine au fur et à mesure. En fait, ce roman est à l’image de Central Station : un lieu de passage, de brassage, de rencontres, de conversations, de demi-tours, de départs, de retrouvailles… Ce faisant, le roman est bruyant, vivant, vif, haut en couleurs.
Il forme ainsi un véritable chœur musical. Toutes ces voix de personnages s’accordent pour donner un aperçu de ce lieu si vivant. Mais je dois reconnaître que c’est un peu frustrant ces petites touches. En effet, elles sont comme des portes juste entrouvertes, qu’on ne franchit jamais vraiment. Central Station regorge d’idées foisonnantes, mais pas approfondies : on reste vraiment très en retrait par rapport à ce qui se déroule (comme une scène de ciné dont on est spectateur). Une certaine mélancolie se dégage alors de la lecture, provenant de cette sensation d’être mis de côté. J’ai eu l’impression de ne toucher que du doigt cette vaste fresque. De ne pas pouvoir pleinement la saisir entre mes mains, ni de m’y plonger entièrement. Mais peut-être est-ce cela qui fait sa beauté : la fugacité des moments dépeints, l’aspect éphémère des rencontres et des histoires racontées.
Une écriture sensorielle et intime
Je parlais plus haut des personnages et de leur passé. On entre vraiment, dans les différents chapitres, dans leur intimité. Leur quotidien, leur vie passée et présente, leurs rêves, leurs espoirs. Ainsi, ces récits sont comme une sorte de pause devant des décors qui bougent sans cesse et plus grands que les personnages. Il y a ainsi un très grand écart entre deux univers très différents : le quotidien des personnages et ce monde du futur qui bouge sans cesse, évolue très vite. A l’écart du brouhaha de Central Station, se lisent des histoires de vie, petites et grandes. Elles se racontent, se chuchotent, se vivent à l’abri des regards, comme des instants volés.
On a alors deux types d’écriture.
Une qui dépeint Central Station, grouillante de vie, pleine de mouvements, de sonorités, d’odeurs, de bordel partout. Ce type de scènes sont comme un arrêt sur image au ciné. J’avais ressenti déjà cela dans les premières lignes. Des devantures de boutiques, le boucher au travail, les feux de circulation qui passent au rouge, deux gamins qui jouent de l’autre côté de la rue… C’est très vivant, odorant, bruyant, visuel. Ces premières lignes sont une vraie hypotypose, un tableau vivant; et plusieurs fois l’auteur procède ainsi.
« En contrebas, Central Station était à présent réveillée : les étals se couvraient de produits frais, le marché s’animait de bruits, l’odeur de la fumée et de poulet rôtissant lentement sur un gril montait, parmi les cris des enfants qui allaient à l’école… »
Et entre ces scènes hautes en couleurs, des scènes plus feutrées, centrées sur les personnages, leur foi, leurs sentiments. Le roman aborde des sujets très intimes : la foi, la mort, l’amour dans toutes ses formes, la reconstruction de soi après les horreurs de la guerre… Beaucoup d’humanité dans ces pages, d’émotion également, très pure. Certains chapitres sont particulièrement touchants. Un en particulier m’a beaucoup plu et laissée sans voix, abordant la question de la mort d’une manière très avant-gardiste et juste.
Histoire et Humanité
Central Station, Tel Aviv et Jaffa
Ce que j’ai trouvé assez chouette dans ce roman, c’est son grand écart. Je l’ai dit plus haut, entre Central Station, lieu de passage immense, et les personnages au quotidien beaucoup plus resserré. Mais le roman fait également l’écart entre passé et futur. Central Station est construite entre Tel-Aviv et Jaffa, on est au cœur ici d’une Histoire millénaire mais aussi très actuelle. J’ai aimé l’idée que ce hub interplanétaire soit construit précisément là. Comme pour tenter une réconciliation entre tous les peuples qui se croisent ici.
D’ailleurs, la cohabitation de plusieurs langues accentue l’idée du chœur que je soulignais plus haut. Mais elle souligne aussi cette communion des ethnies et des peuples. Elles résonnent, chantent ensemble. On a du yiddish, de l’anglais, mais aussi du français et du « pidgin astéroïde ». Tout ceci est à l’image des personnages : des éléments très différents qui ensemble, forment un tout cohérent. Une identité composite propre à Central Station. Tous ces éléments concourent à donner à cet endroit une âme bien à elle. J’ai trouvé dans ce roman de l’espoir.
Une terre d’accueil
Central Station est un roman qui peint avec beaucoup de tendresse une humanité plurielle. Des humains qui ont connu l’ancien monde (le nôtre), des humains augmentés et rafistolés, des hommes-machines, des humains créés en labo, des habitants d’autres planètes, qui vivent autrement…
« Des pèlerins circulaient respectueusement dans la salle : une Néo-Née martienne rouge dorée de quatre bras, un robo-prêtre à la peau métallique usée, des humains de toutes tailles et de toutes corpulences, des Iban de la Ceinture, des Chinois lunaires, des touristes venus de France, du Vietnam et du Liban voisin… »
Tous interrogent ce qu’est l’Humanité, son étendue, et apportent une réponse évidente : l’humanité c’est tout ce monde et au-delà encore. Tout ce monde qui finalement a des croyances, des espérances et des buts dans la vie très similaires. Central Station, c’est un concentré d’individus qui n’ont rien à voir ensemble dans un lieu hautement improbable, et qui pourtant fonctionne super bien. Je trouve que ces quelques lignes définissent parfaitement le roman : Une famille, « [c’est] un grand foutoir de gens, tous étroitement liés, de cousins, de tantes, de proches par alliance… [C’est] un réseau, comme la Conversation ou le cerveau humain. » Voilà, c’est ça que je retiendrai de Central Station : un endroit où les personnages fonctionnent en réseau, ensemble, n’ayant du sens qu’avec les autres, créant par là une fresque très vive, pleine d’émotion et de justesse.
Malgré la frustration de ne pas avoir pu plonger pleinement et entièrement dans ce lieu qui se dérobe encore à nos yeux et à nos oreilles, je reste convaincue que c’est ça aussi qui fait son charme. Non, en effet, il n’approfondit pas grand-chose. Mais Central Station nous donne un aperçu d’un lieu formidable, et nous laisse faire le reste. J’apprécie cela, aussi, cette sorte de retenue. Nul narrateur qui guide, ni ne force l’interprétation, ici. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Lavie Tidhar, sa réserve, sa sensibilité, son regard assez tendre sur ses personnages. J’ai passé un très très bon moment avec ce texte, que j’aurai plaisir à relire pour m’imprégner de nouveau de cette atmosphère très particulière.
Central Station est un roman de science-fiction de Lavie Tidhar, écrivain israélien. Ce dernier est aussi l’auteur de Aucune Terre n’est promise, qui a reçu le prix Planète SF en 2021. Central Station a obtenu le Prix John-Wood-Campbell Memorial du meilleur roman de science-fiction et vient de paraître chez Mnémos.
Central Station est en fait un fix up de 13 nouvelles formant un roman se déroulant à Central Station dans un futur indéterminé. Chacun des chapitres est une histoire à part entière et présente une tranche de vie d’un habitant de la cité ou d’un nouvel arrivant. Le suivant reprend un personnage secondaire du récit précédent qui devient le principal dans celui-ci, et ainsi de suite. L’auteur maîtrise très bien cette construction narrative et installe ainsi une continuité dans l’histoire où on retrouve les mêmes lieux et protagonistes.
Central Station est un spatioport gigantesque situé entre Tel-Aviv et Jaffa. Elle permet de se rendre vers les étoiles, vers Mars et les différents astéroïdes de la ceinture. C’est aussi un melting-pot d’ethnies, d’humains, de robots ou encore d’intelligences artificielles. Lavie Tidhar construit un univers foisonnant aux nombreuses innovations technologiques. Pourtant, celles-ci ne sont pas au cœur du récit, ce sont les personnages et les rapports humains sur lesquels l’auteur se concentre le plus. Les personnages sont variés, humains et très bien construits. J’ai particulièrement apprécié la revisite du mythe du vampire version technologie d’un personnage, qui donne lieu à plusieurs belles histoires.
Dans l’univers créé par l’auteur, la guerre en Israël n’est plus qu’un souvenir (ce qui laisse rêveur au vue de l’actualité). Les religions existent toujours mais cohabitent dans cette grande cité. Les destins des différents protagonistes se croisent pour former une seule voix faite de tolérance et d’humanité.
Central Station est ainsi un fix-up de nouvelles narrant les histoires d’individus ayant peu en commun dans un endroit improbable. C’est un roman plein de bons sentiments, une ode à une meilleure compréhension des autres et au mieux vivre ensemble, un livre qui fait du bien au moral.
Recevoir le SP de l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui, c’était encore une belle occasion de découvrir un nom qui fait beaucoup parler de lui ces dernières années, ou du moins j’en avais l’impression ; au moins l’opportunité de découvrir quelque chose et quelqu’un de neuf dans mon horizon littéraire. Et ça, sur le principe, je ne dis jamais non, peu importe le risque de déception ou de surprise que ça peut suggérer. C’est important de lire des bouquins qui nous sont étrangers régulièrement, histoire de remettre les potards à niveau, de bien se rendre compte où on en est.
Et bon, avec la réputation que je prêtais à Lavie Tidhar, j’étais plutôt optimiste, en dépit de ma prudence. Disons que son parcours éditorial en France, tout comme ses échos les plus laudatifs, suggéraient une approche de la science-fiction compliquée à aborder pour moi ; je les connais trop bien, ces bouquins que tout le monde adore, souvent à raison, mais auxquels je suis malgré tout complètement hermétique.
Et avec une intro pareille, vous pourriez vous attendre à ce que ce soit le cas cette fois aussi, habitué que je suis aux contextualisations penaudes. Et vous n’auriez pas complètement tort. Mais vous auriez aussi, d’une certaine façon, absolument tort.
Central Station réussit l’exploit d’être un roman dont je peux dire que je l’ai tout à la fois détesté et adoré, sans qu’aucune de ces deux formulations ne soit exagérée ou contradictoire. Mais heureusement pour moi et pour vous, j’ai tendance à verbaliser à outrance mon ressenti pour expliquer pourquoi et comment j’en arrive à ce genre de contorsions mentales.
C’est un gros morceau, à l’attaque.
Et comme pour tous les bouquins spéciaux du même tonneau que ce livre, on va zapper le résumé. D’abord parce que ce serait un casse-tête auquel je refuse de me soumettre, mais aussi et surtout, je pense, parce que ça n’aurait strictement aucun intérêt, au vu de l’ambition structurelle et narrative de son auteur. Je pense qu’il faut entrer dans le livre Central Station comme on entrerait dans la ville dont c’est le nom : en touriste. Ne pas savoir à quoi s’attendre, se laisser porter par le flot des informations, des décors et des personnages, c’est probablement la meilleure manière de s’imprégner des concepts dont l’ensemble découle. On pourrait un assez aisément parler de fix-up à l’égard de cet ouvrage, constitué d’une dizaine d’histoires différentes, autant de trajectoires et de vecteurs de découvertes se complétant les unes les autres dans un effet de synergie globale.
Sauf que non, en fait. C’est encore autre chose à mes yeux. Parce qu’il me semble que dans un fix-up, ou du moins un fix-up de structure traditionnelle, on tisse ensemble des nouvelles qui se répondent et communiquent entre elles, certes, mais demeurent pleinement indépendantes ; les informations supplémentaires ou complémentaires qui ressortent des additions de ces différentes histoires n’en changent pas fondamentalement le sens ou l’aboutissement, seulement notre vision d’ensemble. Ici, il me semble que Lavie Tidhar a fait un choix différent, avec chaque partie volontairement tronquée ou incomplète, du moins aussi ramassée que possible, créant une tapisserie incomplète de ce qu’est Central Station la ville comme de ses habitant·e·s, mais où les creux et zones d’ombre participent de son histoire autant que ce qui nous est livré.[EDIT : Ayant appris a posteriori de ma lecture que ce fix-up n’était finalement rien d’autre qu’un agrégat de nouvelles éparpillées dans divers magazines et revues, il faut sans doute minimiser la part de volonté que je prête à l’auteur dans sa démarche, ici et au fil de cette chronique.]
Et franchement, ça, j’adore. Ça fait sans aucun doute partie des immenses forces de ce bouquin ; il y a là une ambition claire et puissante dans l’économie de ses mots et de sa narration, laissant la compréhension des divers éléments constitutifs de Central Station se faire au fur et à mesure, sans avoir à forcer dans le didactisme. Certes, c’est un peu voire pas mal déroutant par moments, mais il y a un côté extrêmement gratifiant à voire la confiance qu’on place dans l’auteur être récompensée séquence après séquence ; comprenant de mieux en mieux les enjeux des diverses trajectoires s’emboitant pour créer une plus grande histoire. D’autant plus quand on comprend que ce sont tous les regards et histoires de ces personnages, dans leur pluralité, qui se nourrissent les unes les autres, et nous nourrissent, par la même occasion. C’est bien pensé, c’est ambitieux, assez audacieux, aussi, et force est de reconnaître que ça fonctionne vraiment bien, d’une façon extrêmement organique. D’une certaine manière, le roman Central City se construit sous nos yeux comme la ville elle-même s’est construite dans la diégèse, de façon désorganisée, explosée, presque anarchique ; on avance, on recule, dans le temps et l’espace, sur toutes les dimensions, on en découvre un peu plus à chaque page, y compris entre les lignes. Et Lavie Tidhar aurait presque pu arranger toutes ses séquences dans le désordre, il me semble que l’ouvrage ne perdrait pas spécialement en clarté ou en qualité, puisque elles se répondent toutes entre elles et nous racontent des aspects interdépendants de toutes les histoires qui le constituent.
Et c’est peut-être là que ça coince, pour moi ; une trop forte volonté à l’universalité du propos. Pour parvenir à être aussi généralement fonctionnel, en dépit de l’indubitable prouesse technique, le récit perd peut-être un peu trop en singularité à mes yeux pour parvenir à m’accrocher durablement. C’est compliqué à expliquer sans paraître injuste, je crois, mais personnellement, en littérature, il me faut des aspérités, de la profondeur ; d’une certaine manière, de la prise de risque. Il faut peut-être parfois oser aller trop loin dans l’explication technique ou les ramifications d’un concept science-fictif pour lui donner tout le poids et la force évocatrice qu’il mérite. De concepts prometteurs, Central Station est rempli à ras-bord ; mais pour la plupart, ils ne sont que ça à mes yeux, des promesses. De magnifiques promesses, certes, et des promesses qu’on devine ne pas être vides ; des promesses réfléchies, contenant les germes et les esquisses de leurs implications, comme les débuts de leur exploitation par le récit, mais des promesses malgré tout.
Pour le dire vite, ce récit manquait cruellement de matérialité à mes yeux, de quelques choses concrètes auxquelles pouvoir m’intéresser une fois ma lecture terminée, à prendre avec moi. Si j’ai plaisir à deviner et/ou déduire ce que recouvrent les termes techniques familiers balancés par les personnages au fil de leurs dialogues et péripéties, ainsi que ce qu’ils signifient réellement dans la diégèse, en terme de conséquences d’usage, j’aime surtout voir où ces choses peuvent m’emmener sur le long terme. Je ne parle pas nécessairement de sense of wonder, même si ça fait partie du sentiment que j’évoque ici ; je parlerais plus volontiers d’altérité : le pas de côté qui me fait réfléchir à la réalité qui est la mienne d’une façon inédite, que ce soit dans le fonds ou dans la verbalisation.
Et le truc, ici, c’est que j’ai vu passer un impressionnant nombre de concepts science-fictifs de haut-vol présentés avec beaucoup de classe et de créativité, me donnant le sentiment de lire des choses assez nouvelles pour moi ; mais jamais avec la profondeur de champ allant avec. C’est là que je reviens à cette ambition d’universalité évoquée plus haut ; elle n’a rien de dommageable en elle-même, je la trouve même plutôt noble, d’autant plus quand le contexte géographique choisi par l’auteur résonne terriblement dans le contexte géopolitique actuel.
Le problème de l’universalité appliquée à la science-fiction, traitée comme le fait Lavie Tidhar dans cet ouvrage, c’est qu’elle devient superficielle, consensuelle et – faute d’un meilleur terme – inconséquente à mes yeux. Pour moi, quand on décide d’exploiter comme il le fait des concepts de science-fiction aussi pointus et exigeants dans leur manipulation, c’est pour les utiliser comme leviers afin d’extraire la trame narrative du paradigme depuis lequel on écrit. Pas nécessairement pour l’élever ou aller chercher à la complexité pour le principe de la complexité, mais simplement pour effectuer ce pas de côté dont je parlais plus tôt : précisément, interroger ce paradigme de départ avec un autre paradigme. Tirer des fils entre les similarités et les différences les plus frappantes, examiner les nœuds et les cassures qui ressortent de la manœuvre.
Et bon, là, franchement, pour moi, le compte n’y est pas. Avec une telle structure narrative et une maîtrise aussi évidente des concepts mobilisés, avec des personnages aussi prometteurs, une scène aussi évidemment riche et organique, Lavie Tidhar fait pour moi le choix de retomber sur des platitudes. C’est très probablement – encore et toujours – à mettre sur le compte de mon incapacité à ressentir la moindre émotion brute à ma lecture, mais vraiment, je n’ai pas ressenti grand chose de plus que de la frustration au fil des chapitres. En refusant de plonger plus profondément dans quelques unes de ses formidables idées pour en tirer la substantifique moëlle, je pense que l’auteur a commis une erreur qui l’a empêché d’aller chercher quelque chose d’autre que des évidences un peu creuses dans ses histoires, alors qu’il me semblait y avoir toujours autre chose de plus puissant à y trouver.
Le truc avec moi, c’est que je pense qu’on atteint réellement à l’universel en creusant le spécifique aussi profondément que possible ; c’est en multipliant les spécificités d’une situation qu’on la rend incompressible, multipliant de fait les points d’accroches et les aspérités auxquelles on peut s’accrocher, pouvant ainsi la rapprocher d’une autre, facilitant la compréhension et l’échange. Et si je ne peux décemment pas accuser Lavie Tidhar d’avoir traité trop superficiellement la majorité de ses sujets (matériels et humains), je regrette quand même profondément l’impression que la plupart d’entre eux sont quand même réductibles à des épithètes terriblement réducteurs qui ne feraient pas l’impasse sur des aspects majeurs de leurs existences respectives.
Mon cœur a fait du yoyo tout le long de ma lecture. Des hoquets de joie et d’admiration réguliers à la lecture de petits tours de force techniques et conceptuels, comme des légers soupirs un peu las à la lecture d’envolées lyriques un peu pédantes à mes yeux ou face à la déception qui me prenait en comprenant que certaines pistes ne seraient pas explorées plus avant. Pour tout dire, j’ai pendant longtemps estimé que Central Station ferait sans aucun doute partie de ces romans qui gagneraient en saveur et en puissance à la relecture, profitant à chaque itération d’une meilleure compréhension de ses enjeux et de ses concepts, renforcés par tous les éléments d’explication et de souffle habilement disséminés par Lavie Tidhar au fil de ses pages. Jusqu’au bout, presque, même, j’ai pensé que je serais ravi d’admettre que mon manque d’émotivité littéraire était le principal fautif, et que ma recommandation ne souffrirait réellement que de cet ombrage bien minable ; et d’une certaine manière, c’est toujours vrai.
Je suis simplement obligé de reconnaitre que cet enthousiasme dépassionné ne peut pas être complètement sincère à la vue de ma déception à la conclusion de l’ouvrage m’amenant à me dire qu’il manquait quand même quelque chose pour définitivement me convaincre à défaut de me séduire. Ça se joue sans doute à rien, mais au final, je ne peux pas vraiment me départir de l’impression que ce roman ne fait que recycler avec beaucoup d’habileté et d’élégance des choses auxquelles je suis à la fois trop familier et hermétique. Des sentiments et des idées auxquelles je n’arrive plus vraiment à croire ou adhérer présentées de cette manière, peut-être, ou que je n’ai pas envie de croire, plus simplement.
En fait, je crois que Lavie Tidhar n’a pas suffisamment réussi à s’extraire de notre réalité au travers de celle qu’il a construite dans ce roman, et paradoxalement, ça m’a fait moins croire à ce qu’il voulait me transmettre. Quelque chose comme ça.
Ou alors, encore une fois, je vais chercher trop loin une explication compliquée à quelque chose de très simple. J’aurais adoré pleinement aimer ce roman, riche d’idées et d’audaces, mais on n’était juste pas faits l’un pour l’autre. On était malheureux ensemble, en dépit des bons moments.
En bref : It’s not you, Lavie, it’s me.
Je suis prêt à parier que ce bouquin va avoir du succès, et il sera amplement mérité. Ce ne sera juste pas grâce à moi. Et c’est ok. En tout cas, c’est tout le mal que je lui souhaite.
Cet auteur me titille depuis un moment, et c’est la sortie en VF d’Aucune terre n’est promise il y a quelques semaines qui m’a donné envie d’enfin sortir un livre de lui de ma PAL.
J’ai choisi celui ci parce qu’il m’avait été recommandé.
On est sur un livre que je qualifierais d’unique. Techniquement le sous genre auquel il appartient est le Cyberpunk, mais je n’ai jamais lu de Cyberpunk de ce genre ci.
Normalement ce sous genre est assez sombre, limite déprimant des fois avec son coté hyper mercantile ou tout s’achète et se vend et ses grosses corporations qui balayent tout sur leur passage au mépris de la condition humaine.
Mais pas ce livre ci, l’auteur a vraiment réussi à donner à ce livre une atmosphère très différente.
Déjà ce qui est inhabituel pour le genre est qu’on est sur une intrigue en forme de tranche de vie. On est donc loin d’un livre d’action et il n’y a pas d’enquête non plus.
Central station est la zone neutre qui sépare Tel Aviv de Java. La zone a été choisie pour faire pousser loin dans le ciel cette tour géante qui sert d’hub interplanétaire de la zone.
Au pied de la station s’étendent les anciens quartiers des étrangers résultat des différentes demandes en main d’oeuvre de la zone, souvent entrés de façon illégale. Les communautés Russophones, Chinoises, Thaï, Philippines ou Nigériennes se côtoient dans cette zone multiculturelle bien vivante et en constant changement.
Le monde que nous connaissons a bien changé. En plus du monde réel et des autres planètes du système solaire colonisées, un second existe en sur-impression ; la Conversation. Monde virtuel où tout le monde échange avec tout le monde, il est différent de notre internet actuel par le fait qu’il est d’abord local, on voit donc en premier ce que partagent les personnes proches physiquement de nous. Dans ce monde se sont dévoilé les Autres, une espèce extraterrestre entièrement numérique qui vit désormais en symbiose avec les humains.
Parmis les différents personnages qu’on suit dans cette fresque, Boris Chong revient de loin. Natif de la zone, il l’a fuit dés qu’il a pu trouver un travail ailleurs et n’est pas revenu depuis pas mal d’années. Il est ingénieur génétique, travaillant dans les labo d’insémination présents partout et qui sont un peu la spécialité bon marché de Tel Aviv. Mais son père se porte mal, il n’a donc pas le choix que de revenir, au moins pour le moment.
Arrivé sur place il tombe par hasard sur Mama Jones, son ancien amour de jeunesse. Aux bras de celle ci un enfant, Kranki que Boris trouve familier. L’enfant est spécial, il a des capacités qu’aucun autre humain n’a sur le monde virtuel, comme celui de pouvoir se connecter directement sur les datastream des autres. Boris pense tout de suite qu’il est l’un des enfants « spéciaux » illégaux qu’il a développé lorsqu’il travaillait encore dans la zone.
L’enfant est persuadé qu’un jour, le vendredi, quelqu’un va venir pour lui en provenance de Central Station. Il embarque donc Mama Jones tout les vendredis pour aller voir. Mais Boris était-il celui qu’il attendait?
De nombreuses autres personnes se croisent dans cette histoire, de la cousine de Boris qui est tombée amoureuse d’un Robotnik, ces soldats entièrement cybernétiques d’un autre temps, tombant en ruine et mendiant des pièces de rechange ou de la vodka, au ramasseur de déchets qui tombe un jour par hasard sur un bébé alors qu’il fait sa tournée, en passant par le vampire virtuel qui contre tout attente réussi à passer la douane de Central Station pour entrer dans la ville ou normalement il est interdit, sans parler du dernier libraire de la ville, homme perdu pour le monde car ayant refusé de se connecter à la Conversation, qui s’extasie sur des vieux romans pulp qu’on a retrouvé en bon état mais que personne n’achètera car les livres papier n’intéressent plus personne sauf lui …
Il y a un coté magique dans ce récit. Limite un coté feel-good car les gens ne sont pas la pour se faire du mal ou conspirer les uns contre les autres, mais pour vivre ensemble, avec leurs différences. On y parle de mémoire, de famille, d’amour, de religion ou de l’usage des technologies.
Dans ce petit monde ou tellement de cultures se croisent et échangent, il n’y a plus vraiment de différences. Au final tout le monde est différent car ce qui était à l’origine différentes communautés a fini par se mixer. Chaque personne fini par appartenir à plusieurs communautés. Il y a vraiment une forme d’acceptation de l’autre qui fait régner une belle ambiance générale.
Du coup vous comprendrez que l’ambiance est bien différente des romans habituels de cyberpunk. Il y a vraiment de l’espoir ici, l’espoir d’une vie simple et ou on peut accepter l’autre.
L’intrigue principale n’est pas forcement évidente à voir au début. Elle se met tout doucement en place sans qu’on la remarque, jusqu’au moment ou à la fin on comprend de quoi voulait vraiment nous parler ce livre. Comme je le disais on est sur une série de tranches de vies de personnages interconnectés par leur lieu de vie, ce quartier de Central Station.
Les vies se font et se défont au grès de la chance et de l’entraide.
Si vous cherchez des livres qui ont une grosse intrigue avec plein de découvertes, ce roman risque de vous décevoir. Mais si vous voulez lire un livre différent des habituels Cyberpunk, avec de l’espoir et qui parle juste de la vie, n’hésitez pas à le tenter !
Près de Tel-Aviv, dans quelques siècles : Central Station est une tour géante, spatioport entre la Terre et le système solaire que l’humanité a colonisé. Au pied de cette tour vit une galerie de personnages, dont les destins sont l’objet de ce fix-up regroupant des nouvelles publiées entre 2011 et 2016. Ils forment une communauté cosmopolite : les descendants de Juifs cohabitent avec les Asiatiques et les Africains, pas loin de Jaffa où vivent les Arabes. On plonge très vite dans ce pays, carrefour des religions, baigné par le soleil et la mer. Les fidèles suivent les anciennes ou les nouvelles croyances, ils sont adeptes des technologies ou plus rarement réfractaires à ce monde moderne où la réalité virtuelle est réalité.
Dans le futur imaginé par Lavie Tidhar, les humains entièrement naturels sont rares, car la plupart vivent avec des nodules donnant accès au numérique — nodules développés à partie de traces extraterrestres — voire sont le fruit de manipulations génétiques. Certains sont le rebut de fusion homme — robots, oubliés avec la fin des guerres. Sans parler des Autres, descendants des premiers êtres numériques et constitués de données, qui existent dans leurs propres univers. Les humains se sont transformés et parlent en continu dans la Conversation, le réseau numérique de ce futur. Ils ne peuvent plus s’en passer, quand ils ne recherchent pas des shoots de données pour s’enivrer.
On ne lit pas Central Station pour suivre une histoire trépidante, mais pour découvrir un univers foisonnant grâce à l’imagination de l’auteur, avec des idées intrigantes et quelquefois des fulgurances. La construction de ce fix-up permet de s’aventurer très loin pendant quelques pages, à travers les destins d’êtres tous liés entre eux : amour, affection, regrets, espoirs déçus mais toujours décrits avec tendresse.
Car Lavie Tidhar a une grande tendresse envers ses personnages. La plupart sont les laissés pour compte de ce futur, en marge de la société ou de retour d’une expatriation hors Terre, et en recherche de quelque chose : un avenir ou un passé, une foi ou une raison d’avancer, un souvenir ou l’espoir de ne pas être oublié. L’émotion est au rendez-vous avec quelques personnages marquants, comme la vampire de données, infectée contre sa volonté et qui rejette sa condition, ou l’homme-robot qui aspire à redevenir humain.
Si l’auteur publie d’autres récits de science-fiction, je les lirai avec curiosité car son imagination et ses développements science-fictifs sont dignes d’intérêt, et il propose des personnages attachants.
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